19
fév 2016

Dans le royaume d’Ubu, le Roi s’est réveillé un beau matin se posant des questions absurdement pertinentes. Cela concernait son jardin, son pré carré. Car celui-ci était trop beau: les fleurs, les légumes y prospéraient de même que les fruits en espalier, il y avait même une fontaine avec du cresson. Bref c’était un beau jardin et nombreux le jalousaient surtout son Oncle S… et sa tante la Grande BéQu… Alors ces derniers lui suggérèrent d’organiser une grande fête pour Mardi Gras et d’y convier famille et amis afin d’élire le roi des Fol, Monsieur Modial. Dans les ruelles du palais, aux fenêtres et sous les porches, tous étaient déguisés pour la circonstance. Tout le monde était insouciant et riait de bon coeur en découvrant les costumes multicolores. Le Roi Ubu et sa cour croisèrent ainsi Monsieur Tax-Imp couvert de papiers bleus, jaunes, verts, remplis d’additions et de soustractions.

Derrière lui, enchaînés, se traînaient les Encartés, sorte d’hommes sandwichs prêts à être consommés, portant devant comme derrière d’immenses cartes rectangulaires couvertes de signes kabbalistiques avec des sigles bleus verts ou dorés, avec de petits drapeaux et des logarithmes. Près de la fontaine se tenaient les dignitaires, disciple aveugles du roi des Fol, Monsieur Modial. Tous arboraient la même médaille, deux R entrelacés surmontés d’une statuette sans bras ni tête. C’était un ordre secret de pacotille, sans queue ni tête. Monsieur Modial était entouré des représentants de la Grande Roue.

Celle-ci ne pouvait fonctionner car sa mécanique tirait à hue et à dia et elle grinçait comme le cri d’un oiseau! C’est pourquoi on la nommait la Geais Vin. Tous péroraient à qui mieux mieux tout en se dirigeant vers le lac du volcan. Ils proféraient des fadaises. Les tréteaux sur les quels se jouerait la dramaturgie, flottaient sur le volcan. Au centre des planches, il y avait une maison, toute close avec des fanaux rouges. Le roi des Fol et ses sbires poussaient les Encartés dans ce bordiau et les y enfermaient au fur et à mesure. Ainsi passèrent Petit Commerçant avec son beau tablier neuf, l’Artisan avec ses outils, le Paysan avec sa blouse et son béret noir, suivis de Col Blanc et Manche de Lustrine.

A la fin du défilé, ces messieurs du Geais Vin fermèrent à double tour portes et fenêtres pour prévenir toute échappée et toute vision sur la réalité et, par précaution, ils déversèrent quelques charrettes entières de choux de Bruxelles pour colmater les trous. Cependant ils autorisaient parfois un Monsieur Trust, arborant un panama semblable à une cheminée, ou encore une Dame BéQu coiffée d’un melon ou d’une citrouille, à pénétrer dans la maison pour étrangler lentement un Encarté sans le tuer, jusqu’à lui faire cracher un jet de pièces de « Rots ».

Il paraîtrait que ce jeu étrange fut inventé par un certain Monsieur Monnaie. Mais une grande majorité de la population du royaume d’Ubu, de dignes mendiants et de nobles perdants, des ramasseurs de chaume et une grande quantité de jeunes, tous ceux enfin qui ne pouvaient jouer à ce jeu des cartes, tous étaient restés sur la rive. Profitant de ce hourvari Monsieur Modial accompagné de l’Oncle S… et de la Grande BéQu se rendirent sur le pré carré du Roi Ubu et ils y déversèrent trois grand sacs d’où s’échappèrent une quantité de taupes. Ce « talpiné » n’aimant pas la lumière, s’enfouit très vite sous terre. Après quelques mois les légumes dépérirent , les fruits se vidèrent de leur chair et les fleurs se fanèrent. Le Roi Ubu qui ne s’en étonna pas, reçut bientôt la visite de Monsieur Modial qui racheta petit bout par petit bout tout son pré carré, pour une bouchée de pain.

Désormais le Roi Ubu se sent heureux, le voici pareil aux autres, ayant accompli sa tâche de nivellement, et comme disent les mathématiciens astrologues: le nivellement au plus petit dénominateur commun, à moins que ce ne soit, au plus petit dominateur commun?

Henri Comte de Paris.

3 Comments

  1. Guy Adain février 19, 2016 2:00

    C’est vrai qu’il a l’air heureux le roi Ubu, arborant toujours le sourire béât du copain satisfait…
    Il pérore à la tête de sa bande de pieds nickelés. Du beau jardin, du pré carré qu’il reçut en héritage, il a fait une jungle calaisienne ; c’est plus tendance, mais plus proliférante et plus envahissante aussi. C’est vrai aussi, que sa fête des Grands 20 copains était réussie. Désormais seuls les jardiniers aux mains vertes cultiveront pour l’avenir, c’est la culture qui nous sauvera, il fallait y penser, c’est bête comme chou. Et depuis les paysans font pousser les choux …de Bruxelles sur les autoroutes …
    Notre jardin extraordinaire sera mis aux normes, c’est l’avantage de la normalité !
    Toutes choses égales par ailleurs, le parfait nivellement et la recherche du plus petit dominateur commun sera dûment contrôlé par un ministère de l’égalité réelle !!!

    Guy Adain

  2. Delta de la Lyre février 20, 2016 12:53

    C’est un texte dont je me souviendrai toute la vie.
    Fort, marquant, intelligent, lucide.
    Il s’interprète sur deux degrés, peut-être même trois.
    Pourtant, moi qui en sait déjà beaucoup sur le sujet relaté, je ne suis pas certain d’avoir tout compris…
    Bien est l’allusion aux deux « R ».
    D’ailleurs en repensant à l’un des deux « R » envers lequel mon intuition le 7 novembre 2015 s’est immédiatement tournée car étant à mon sens l’un des commanditaires réels des attentats parisiens, je n’ai de cesse ces jours-ci à être profondément choqué quant au peu de sentiments tout autant qu’au peu de considération envers ce qu’est la vie qu’ont ces commanditaires pour avoir trucidé leurs semblables et dans leur propre ville, le règne par la terreur.
    Envoyions toutes nos meilleures pensées afin que tout se passe bien dans les mois à venir.
    Si les gens pouvaient savoir la vérité…

    Bien cordialement

  3. Dada mars 30, 2016 6:00

    Le Roi Ubu me fait penser a François Hollande….

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