04
août 2016

1°) La France est elle confrontée à une crise d’identité?

La liberté n’est pas née en 1789, mais il est vrai qu’elle a, cette année là, changé de sens. Auparavant  ce mot, souvent pluriel dans son acception, évoquait les  franchises  et  privilèges que chaque communauté humaine, ville, ordre ou corporation avait été amené, à travers le temps, à négocier avec son seigneur ou son suzerain. Ces libertés étaient autant de chartes ou contrats d’engagements réciproques, écrits ou non écrits, dont la somme constituaient la France et, par opposition aux Empires despotiques, un modèle d’état de droit qui savait évoluer avec le temps.

Faute d’avoir su renégocier ces libertés en 1789 pour se réformer de gré à gré, sous l’arbitrage du Roi qui les y invitait depuis des années, les corps constitués en furent réduits à s’auto-dissoudre devant la nouvelle définition de la liberté, inspirée de l’idéologie philosophique du temps des «lumières », rattachant le concept de liberté à l’individu et non plus au groupe. Cette nouvelle liberté n’est pas contractuelle ni négociable. elle s’affirme comme créatrice et comme objet du politique.

Nous nous trouvons aujourd’hui dans la même situation bloquée de 1799. Si l’on ne parvient pas, dans l’urgence, à faire évoluer la société comme la prise de conscience des Français, nous risquons de reproduire les même terrifiants schémas de 1793 en laissant libre cours à des débauches d’énergie destructrices. On ne pourra pas alors arrêter des torrents qui dévalent les rues.

Ainsi nous assistons à une crise existentielle de la démocratie, cornaquée par l’idéologie d’une gauche en morceaux, sans aucune stratégie à long terme pour un avenir viable pour tous, tandis qu’une minorité de corps constitués tient à défendre ses privilèges et ses acquis d’un autre temps, maintenus par des prébendes injustifiées et scandaleuses qui, pourtant, fondent au dangereux soleil de la mondialisation. Tandis qu’une large majorité de Français, silencieuse et souffrante, veut travailler et justifier,à ses propres yeux, sa volonté de vivre.

2°) Au lendemain du référendum sur le Brexit, quelle politique la France devrait-elle adopter par rapport à l’Union Européenne, pour recouvrer une véritable marge de manoeuvre?

Ce n’est pas le moment de marcher sur la pointe des pieds. Car le monde évolue! Oui le monde bouge. La plus vieille démocratie royale du monde libre, la Grande Bretagne vient de tirer la sonnette d’alarme, en choisissant de se libérer des contraintes ubuesques d’une technocratie, pourrie par l’argent et sans mandat électif, démocratique.

Re-fonder l’Europe dans ses structures profondes et dans sa mission, c’est maintenant. On a voulu faire l’Europe des marchands, celle de l’économie et de la finance, une finance qui domine de plus en plus le monde d’une façon incontrôlable, qui nous impose de force une mondialisation mortifère, générant un chômage de masse et des crises diverses et répétitives, destructrices d’emplois. C’est une source de  malheurs, de drames et de pauvreté, de misère, bien souvent de suicides… L’argent ne circule plus comme il devrait, comme le sang circule pour vivifier la plus infime cellule lointaine du corps, à l’image de la famille, des individus, de chaque individu. S’il y a perfusion, c’est que le corps est malade, alors il peut y avoir embolie et le système actuel est au bord du collapsus.

Il est urgent de remettre notre ouvrage sur le chantier d’une véritable Europe, celle des Hommes, des êtres humains. Durant des siècles l’Europe des nations s’est construite à partir de valeurs millénaires d’une culture partagée, le christianisme, dans les grandes universités de ce continent; de même qu’une agri-culture, respectant notre géographie et soucieuse de la protection de la nature qui, elle-même, est durable… si on ne la saccage pas. Au nom du progrès et sous l’influence de grands groupes chimiques et industriels, on détruit cette terre nourricière.

L’Europe actuelle, au fil des ans, s’est malheureusement transformée en machine à broyer les Nations et les êtres humains, considérés comme des obstacles à une intégration poussée, mais le peuple de France est encore vivant, oui il bouge encore… Mais il se sent tellement pressure qu’il lui semble être en exil sur sa propre terre. Le fait que l’intégration actuelle se joue sur le registre de son identité  et sur celui de questions touchant le domaine de la conscience hérisse les peuples désireux de pouvoir vivre leur liberté. Les Français, dans leur malheur oublient la force et l’énergie que l’existence de Dieu doit et peut les aider pour adoucir, sinon effacer leur malheur.


3°) Pensez vous que la sortie de la zone Euro et un éventuel Frexit sont des priorités?

La souveraineté et ses attributs régaliens: la Justice, la Défense et la Monnaie sont indispensables pour réintroduire la notion de légitimité, pour des Nations unies, ayant conservé leur identité, leur spécificité au sein d’une Europe confédérale. Oui les nations européennes ont chacune une identité, un caractère différent. C’est en confédérant et en respectant ces différences  que l’on pourrait reconstruire l’Europe de demain, celle des Hommes, celle des cultures. Non pas en les mélangeant, mais en les unissant. Une véritable unité se construit vers le haut et non en nivelant vers le bas.

La Norvège et le Danemark ont conservé les attributs régaliens de leur souveraineté, puisqu’ils battent monnaie. Et pourtant ils utilisent l’Euro pour leurs échanges commerciaux. Ce n’est pas en cassant tout que l’on pourrait reconstruire sur des ruines ou des rancoeurs. Inspirons nous de nos Rois. La voie d’un dialogue perpétuel entre la base et le sommet a toujours donné d’excellents résultats, puisqu’au fil des siècles la modernité se transformait en tradition…


4°) La laïcité vous semble-t-elle avoir assez de consistance pour refondre le pacte social et pensez vous possible de revenir sur les lois « sociétales » ?

Qu’avons nous besoin de cette nouvelle religion nihiliste d’Etat, que l’on tente de nous imposer dés le plus jeune âge en maternelle? Alors que la Loi de 1905 sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat était nécessaire et suffisante. Nécessaire sûrement, possiblement inspirée ce que disait Louis XIV: « ce qui appartient aux consciences, à chaque conscience, relève du domaine privé, qui n’est pas du domaine de l’Etat. »  Qu’avons nous besoin de ces théories abscons du « genre », inventées outre Atlantique et que l’on veut imposer aux très jeunes, alors que la Nature, plus sage, nous indique le respect de la diversité? Qu’avons nous besoin de parler un dialecte arabe, alors que le plupart des jeunes ne savent ni lire ni écrire le Français en sixième? Et l’on se rend compte que le multiculturalisme est un leurre dangereux, dont le résultat serait une bouillabaisse sans espoir et l’éradication des racines de notre civilisation. L’Etat n’a pas vocation à diriger nos consciences, ni le droit de restreindre nos libertés, bien que cette liberté s’arrête la où commence celle de l’autre… disait Paul Valéry.

Aujourd’hui nombreux sont ceux qui ont oublié la puissance du Verbe fondé sur l’Amour. Plus personne ne nous enseigne que chaque être doit pouvoir atteindre sa verticalité (à l’inverse des limaces) et donc prendre conscience de sa responsabilité au sein de notre monde, dans la mesure de ses propres talents. Au cours de notre éducation on nous assène des « permis-défendus » à tout va, mais on ne nous dit rien de la responsabilité individuelle, ni de l’écoute des autres,du don d’amour qui noue est accordé pour toute la création divine, qu’il s’agisse de la terre, des plantes, des animaux ou de notre prochain.

Pourtant, depuis l’origine des temps, les textes sacrés, les mythes et les légendes nous parlent un seul et même langage. Par le truchement des paraboles, des symboles, des archétypes, les contes initiatiques ne cessent de nous enseigner la voie pour que la vie devienne une symphonie. Mais la modernité semble les avoir oubliés sinon parfois volontairement inversés. Depuis ses origines l’Homme a toujours été en équilibre précaire entre le chaos primordial et l’ordre cosmique. Il lui est demandé d’accomplir le chemin initiatique de son labyrinthe intérieur pour retrouver et épouser en soi ces énergies divines afin d’atteindre sa propre royauté, puis de manifester à l’extérieur, par rayonnement, l’harmonie qui devrait s’en dégager. Tout s’enseigne, tout s’apprend …

   5°) Quelle mesures économiques conviendrait-il de prendre pour relancer la France?

Un patron de PME me disait: « les dirigeants des firmes qui ne laissent pas s’épanouir les hommes et les femmes qui y travaillent, sont les fossoyeurs de notre économie. » L’insertion de l’être humain dans le monde du travail devrait avoir pour premier objectif de lui redonner sa dignité dans l’accomplissement de sa tache et une vraie liberté afin qu’il ne se sente pas comme un paria! Je suis totalement allergique  au « stakhanovisme » au « taylorisme », au mythe de l’  » eficiency » que Charlie Chaplin, dans « Les Temps Modernes » pousse jusqu’à l’absurde, jusqu’au ridicule, et à l’inhumain… Et pourtant c’est bien souvent la réalité. La France possède une pépinière de talents multiples qu’il faut aider à s’épanouir et non les brider par un code du travail d’un autre siècle et parfois si compliqué, même contradictoire, qu’une chatte n’y retrouverait pas ses petits. Réformer et simplifier, certes, mais dans une concertation permanente. Le dialogue, toujours le dialogue, encore le dialogue.

Mai 68, en dépit de la récupération politique et syndicale qui en fut faite, demeure un événement qui a eu de profondes conséquences parfois désastreuses. Trois graffitis résument à mes yeux la nécessaire remise en question de cette révolution dite permanente. Ces graffitis, je vous les rappelle étaient: « il faut remplacer le verbe avoir par le verbe être », « Dieu n’existe pas, signé  Nietzsche » et la réponse: « Nietzsche n’existe pas, signé Dieu ». Car il s’agit bien de créer l’avenir, de    l’inventer à long terme tout en tenant compte de nos racines, sans passéisme tout en s’appuyant sur les données du présent, sans faiblesse non plus vis à vis d’un conservatisme stérile ou d’un anarchisme improductif. Soyons révolutionnaires   mais seulement dans le sens d’une évolution permanente.

   6°) Ne pensez vous pas que la Monarchie pourrait apparaître comme une idée neuve aux générations montantes?

L’Héritage  est un passé qu’il faut transformer en avenir. L’avenir se construit dés maintenant. Il est fondé sur la connaissance du passé, la compréhension du présent. C’est une construction de tous les instants, une connaissance de tous les p paramètres qui composent notre pays et ses connections avec le monde. Cette connaissance ne peut être seulement livresque, elle demande d’être aiguisée sur la pierre du terrain et approfondie pour être confrontée à la réalité et ainsi permettre de comprendre et aimer ces peuples de France, si divers, si attachants et parfois bien complexes. Cette quête ne s’arrête jamais, car tout évolue… C’est la loi de Nature.

Le destin, je dirai plutôt la mission d’un Prince de France et à fortiori celle du Chef de la maison Royale de France, la mienne, est de devenir l’exemple exemplaire dans cette symbiose avec tous les Français afin de leur permettre, si un jour c’est  son destin, d’assumer l’équilibre nécessaire entre le passé: la tradition; le présent et l’avenir: la modernité. Un Prince de France ne peut choisir l’avant contre l’après, l’ancien au dépens du nouveau. Il n’opte jamais pour une France contre une a autre. Il ne l’a jamais fait. Voudrait-on que nous abandonnions le principe de notre mission, que nous délaissions le souci de tous pour vaquer au confort de quelques uns? Que nous négligions les aspects de l’Histoire qui incommodent? Que nous  refusions d’entendre les questions qui sont posées aujourd’hui comme hier aux Français et à la France?

Bien des gens attendent du Chef de la Maison Royale de France une action, sous entendu « politique ». La politique « politicienne » ne peut être la voie Royale, mais seule celle qui se fonde sur des valeurs éthiques, des valeurs d’espérance,  celles que notre civilisation chrétienne a toujours prônées? Les Princes de France sont au service du bien commun, de la Chose Publique, la Res Publica. Notre dynastie demeure avec moi l’humble lumière qui s’efforce d’éclairer l’avenir, de  soutenir tous ceux qui veulent construire un monde nouveau. Car toute graine semée germera un jour. C’est la seule raison qui me pousse à marcher la tête haute, sans hésitations, car je ne suis ni de droite ni de gauche, ni d’en haut ni d’en bas,

Je suis d’Ailleurs. Mon coeur est aux Français et mon âme à la Fille Ainée de l’Eglise, la France.

Henri Comte de Paris
Duc de France

Ce 13 Juillet Jour de la Saint Henri – entretien du Comte de Paris dans l’Action Française 2000
du 4 Août 2016.

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